Dimanche 25 février 2007
7
25
/02
/Fév
/2007
21:01
On vient de m'offrir une très belle oeuvre intégrale de Chateaubriand - dont je connaissais bien déjà des passages - et voici que j'en présente un tout petit extrait.___________________________________________
Extrait de "Mémoires d'Outre-Tombe" long récit autobiographique de CHATEAUBRIAND
Tiré du Livre neuvième, Chapitre 16 (arrivée à Verdun en 1792)
( ** = précisions ajoutées par reiane)
"" Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun, rendu le 2 septembre (1792)** aux alliés... De toutes parts des festons et des couronnes attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.
Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l'aigle de Prusse attachée sur les fortifications de Vauban : elle n'y devait pas rester longtemps ; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des meurtres les plus atroces de la Terreur, fut celui des jeunes filles de Verdun.
" Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d'une candeur sans exemple, et qui avaient l'air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l'échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps ; la Cour des femmes avait l'air, le lendemain de leur mort, d'un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n'ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu'excita cette barbarie."
Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes.
Au dire de Grégoire de Tours, Deuteria (femme de Théodebert -roi des Francs petit-fils de Clovis- , épouse adultère jalouse de sa fille Adia née d'un précédent mariage et qu'elle considérait comme une rivale !)** voulant dérober sa fille aux poursuites de Théodebert (504-548)**, la plaça dans un tombereau attelé de deux boeufs indomptés et la fit précipiter dans la Meuse.
L'instigateur du massacre des jeunes filles de Verdun, fut le poétereau régicide, Pons de Verdun, (poète député de la Meuse qui sera avocat général à la Cour de cassation sous Napoléon)** acharné contre sa ville natale. Ce que l'Almanach des Muses a fourni d'agents de la Terreur est incroyable ; la vanité des médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que l'orgueil blessé des cul-de-jatte et des avortons : révolte analogue des infirmités de l'esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses épigrammes émoussées la pointe d'un poignard. Fidèle apparemment aux traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le sang des vierges : car la Convention décrèta sur son rapport, qu'aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement. Il fit annuler aussi la sentence qui condamnait madame de Bonchamp, veuve du célèbre général vendéen. Hélas ! nous autres royalistes à la suite des Princes, nous arrivâmes aux revers de la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.
Nous n'avions pas à Verdun, pour passer le temps, " cette fameuse comtesse de Saint-Balmont qui, après avoir quitté les habits de femmes, montait à cheval et servait elle-même d'escorte aux dames qui l'accompagnaient et qu'elle avait laissées dans son carrosse..." Nous n'étions pas passionnés par le vieux gaulois, et nous ne nous écrivions pas des billets en langage d'Amadis (Arnauld).
La maladie des Prussiens (la dysenterie)** se communiqua à notre petite armée ; j'en fus atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guilaume à Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d'heure en heure l'ordre de nous porter en avant ; nous reçûmes celui de battre en retraite.
Exrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de marcher qu'avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma compagnie, qui bientôt se débanda. Jean Balue, (qui devint cardinal La Balue ministre de Louis XI)** fils d'un meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la ville du gué selon Saumaise (ver dunum), je portais la besace de la monarchie, mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni cardinal.
...
Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins ; on rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots renversés, vivandières avec leurs enfants sur le dos, soldats expirés dans la boue. En traversant une terre labourée, j'y restai enfoncé jusqu'aux genoux ; Ferron et un autre de mes camarades m'en arrachèrent malgré moi : je les priais de me laisser là ; je préfèrais mourir.
Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon Miniac, me délivra le 16 octobre, au camp près de Longwy, un certificat de congé fort honorable. ... ""
Chateaubriand