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Jeudi 27 avril 2006 4 27 /04 /Avr /2006 09:37
LA MEUSE
Arthur Masson (1896-1970)
extrait de l'anthologie  'LE GRAND GUSSE', roman publié en 1949
"...Bientôt, ils virent la Meuse, là où elle entre en Belgique.
Il semble que le fleuve ait attendu cette frontière pour parfaire l'épanouissement de sa beauté, qui devient tout de suite celle des féeries. Plus large, nourri de mille ruisseaux et de rivières qui lui apportent les tonalités moirées des sous-bois ardennais et le mystère ombreux des grottes, il s'étale comme une soie fine de bannière, d'un éclat discret, brillante tout juste assez pour refléter sans crudité, avec même des assourdissements raffinés, les merveilles qui bordent ses rives. Ces merveilles, ce sont les collines toutes moutonnantes de forêts d'un vert sombre qui insèrent et enchevêtrent leurs racines sous la pierre; ce sont les rochers vieux comme la terre, érodés à pic, en falaises de vieil argent, avec des caries dans le flanc, des trous étranges comme des orbites vides, des plaques de lichens bruns, des devantiers de lierre agriffés par des myriades d'hameçons vivants et tenaces dans le calcaire qu'ils mordent et rongent; ce sont aussi les corneilles criardes tournoyant en nimbes noirs et obliques autour des pitons effrités qui s'érigent comme des tours de cathédrales incendiées sur un ciel d'aquarelle, un ciel qui dessine jusqu'à la minutie les détails de leurs moignons. Merveilles encore les maisons chargées d'ans ou pimpantes de jeunesse, châteaux séculaires avec un tympan où luit doucement le vieil or des blasons, perrons solennels aux marches brisées et recousues d'ancrages, villas somptueuses accablées sous les glycines, les aristoloches et les clématites parmi des parterres méticuleux comme des mosaïques; bungalows à la fois timides et maniérés comme des midinettes dans le monde; cabarets blanchis à la chaux, posés au long des chemins de halage avec des tonnelles de rosiers grimpants; églises vieillottes et touchantes dont le clocher ressemble à un berger un peu las et qui se tasse dans sa houppelande grise pour surveiller pensivement son troupeau...
Il y a encore les vergers, presque toujours immenses, soignés comme des roseraies; les jardins où les laitues, même les plus plébéiennes, ne poussent jamais que dans un encadrement d'œillets ou de giroflées; parfois, au sortir d'un défilé, dans un brusque élargissement de la vallée, ce sont de vraies et vastes prairies, avec une ferme inattendue, toute blanche ou toute rose, de l'herbe fine et verte comme celle d'une pelouse anglaise et des vaches si nettement blanches et noires qu'elles ressemblent à des vaches de faïence vernissée...
Tout cela, devant les deux garçons ravis, se mirait dans l'eau calme en images renversées et un peu tremblantes, comme celles que voient les vieilles gens de leurs yeux fatigués, ou encore celles que l'on devine dans le crépuscule. C'était une symphonie toute en douceur, un murmure de demi-teintes, un chantonnement de lignes indécises sur un ciel qui, lui-même, diluait son azur dans l'eau apparemment immobile et comme extasiée.
Car, telle est la tranquillité superficielle du fleuve qu'il ressemble à un lac qui s'étire infiniment. Aux jours d'été, l'eau paraît comme immobilisée dans un rêve un peu solennel. Les écluses, d'ailleurs, et les barrages la disciplinent et l'embellissent encore. Celles-là et ceux-ci méritent bien leur nom d'ouvrages d'art utilitaires, ils sont encore ornementaux. Les barrages surtout, tirés au cordeau, sont d'admirables surprises dans la beauté unie de la nappe d'eau. Ils font des cascades qui tiennent leur majesté de leur longueur, de leur tumulte blanc et mousseux, des jeux de soleil qui en irisent la coulée vitreuse, des bouillonnements dont ils agitent l'aval en vaguelettes décroissantes... Elles vont mourir au loin dans un imperceptible frémissement qui couvre les moellons des berges de baisers sonores et mouillés comme ceux des enfants.
Et tout au long du chenal soigneusement dragué de la rive gauche passent les chalands surchargés dont seul émerge le dos ensellé, la proue ronde et obèse, la cabine d'arrière qui ressemble à une maisonnette de fées naines. Ils passent avec des lenteurs de procession, attelés par trois, à la queue leu leu, derrière le remorqueur noir à passepoil rouge qui le tire, un emblème blanc - trèfle, couronne ou croix - sur sa cheminée un peu obliquée en arrière et tous cuivres astiqués. Il va, le remorqueur, trapu et vigoureux, important, un peu suffisant même, mais d'une suffisance sympathique d'enfant qui se tient propre. De son hélice, il s'amuse à faire bouillonner l'eau sous sa poupe cambrée en surplomb. Il hurle, parfois, devant les écluses, de sa sirène impatiente qui fait boûh-hoû! comme celle d'un transatlantique et il lui arrive de cracher de la fumée à gros meulons noirs qui montent très haut, comme s'il voulait prouver qu'il n'est pas un bateau pour rire, mais un vrai, avec une grosse machine dans le ventre, et du feu. Sur le cortège, quelques drapelets de signalisation, rouges et blancs, un pavillon tricolore, hollandais ou français le plus souvent, qui flotte en poupe, sur une drisse. Parfois aussi, sur une corde tendue de la cabine à l'avant, une lessive multicolore qui sèche, chemises, draps et braies, et qui se reflète encore dans l'eau en fantomatique pavoisement.
Comme elle tempère les couleurs, la Meuse assourdit et pour ainsi dire absorbe les bruits. Seuls, les trains qui en suivent le cours, les lourds wagons industriels surtout, peuplent la vallée, fugacement du tintamarre de leurs convois chargés de moellons, de minerais, de fers usinés. Ils s'engouffrent dans les tunnels et en sortent avec des fracas d'artillerie. Mais le convoi passé, c'est le silence où chantent des cloches discrètes, des pinsons et des jeunes filles. Les bonnes routes asphaltées qui ourlent le fleuve sur chaque rive laissent glisser sans bruit les autos comme sur un plan d'ébène, et les fers des chevaux eux-mêmes et les bandages des lourds chariots s'y meuvent comme sur une cire. C'est la paix, le calme, une sorte de sérénité recueillie où pourtant s'active la vie en un mouvement intense, mais la vie qui se refuse à offenser la beauté par les vulgarités du tapage."
  ARTHUR MASSON

 

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